Les couleurs des compagnons boulangers

couleurs
Pour débuter ce petit exposé, je bannis volontairement le mot “couleur”, je préfères utiliser le mot ruban qui est plus approprié, en sachant que le mot couleur ne semble pas antérieur au 19e siècle, le vocabulaire du 18e siècle employé pour ces rubans utilisé par les différents compagnonnages pour identifier et se différencier étant généralement « Livrée ».

À leur entrée dans le compagnonnage, les boulangers portent sur la poitrine cinq rubans de couleurs unis, sans broderie, sans fioritures, de simples rubans de couleur achetés à la mercerie du coin comme l’ensemble des corps d’état à cette période.

À la couleur de ses rubans et liés un symbolisme en relation avec la passion du Christ qui nous le savons est transposée dans la légende de Maître Jacques. En effet une demande de reconnaissance datée de 1829 des boulangers adressée aux tailleurs de pierre passant de Bordeaux nous dit:
”… nos couleurs sont emblématiques aux douleurs qu’éprouva le premier compagnon qui fut victime de sa faiblesse …”

Sans titre1

Rubans portés au bras pour une convocation en assemblée générale en 1821.

Il semblerait d’ailleurs que le mot « couleur » se répand dans les compagnonnages en même temps que les différentes légendes de Maîtres Jacques.

Au début du 19e siècle, les compagnons du Devoir, ont en engouement pour des rubans ornés de symboles religieux, que certains compagnons ramènent de Provence d’un haut lieu de la chrétienté, la Sainte Baume ; rubans qui n’ont rien de compagnonnique, mais tout de chrétien.

Par l’achat de ces rubans religieux, les compagnons expriment leur volonté de s’ancrer dans leur passé chrétien d’avant révolution, un retour aux sources nécessaires suite la période révolutionnaire qui a vu des églises saccagées, des statuts de cathédrale jetées à terre, où l’on a mangé du curé à toutes les sauces.

Les compagnons sortent de cette période, déstabilisés, ils ont besoin de retrouver des repères et c’est dans ces rubans votifs qu’ils se retrouvent.

Ces rubans sont vendus à la Saint Baume, chaque chrétiens peut se les procurer et les attacher à des branches de la forêt en faisant des voeux plus profonds les uns que les autres.

Sans titre2

Puis, cette pratique chrétienne disparut, mais les compagnons veulent toujours porter ces jolis rubans gaufrés, c’est à Saint Maximin que nous retrouvons les rubans gaufrés vendus par un artisan des métiers du tissu, auquel se succéderont plusieurs compagnons charrons.

Les compagnons Boulangers n’étant pas encore reconnus du Devoir (première reconnaissance 1860) ne peuvent acheter ces couleurs chez ces compagnons Charrons, mais en 1842, un autre corps d’état non reconnu également, décide de fabriquer lui-même ces couleurs, d’en faire des copies, ce sont les compagnons Tisseurs Ferrandiniers, c’est chez ces derniers que les compagnons Boulangers vont se fournir et cela jusque vers 1865.
Nous ne possédons pas d’informations précises sur la remise des couleurs lors de la première moitié du 19e siècle, il faut attendre la constitution de 1860, pour voir noir sur blanc, que le jeune reçu doit recevoir deux couleurs:

“Ils s’engagent en outre a donner à leurs nouveaux reçus deux couleurs rouge et bleu, de Sainte Baume ou imitation”

( l’imitation citée sont les couleurs confectionnées par les compagnons Tisseurs Ferrandiniers du devoir de Saint-Étienne).

Après avoir reçu leurs deux couleurs à sa réception, le nouveau compagnon achète, selon ses possibilités financières, les trois autres au cours de son tour de France.

Par la suite, à une date où il n’a pas encore été possible de définir, un changement apparait, une seule couleur lui sera donnée le jour de sa réception, couleur correspondent à la date de réception. Ce changement est certainement en rapport avec une pénurie de couleurs sur le tour de France.

Vers 1866 et 1867 va apparaitre un nouveau type de ruban gaufré, ruban dont le gaufrage est désormais compagnonnique (équerre et compas, temple (église de la Madeleine de Paris), chien, Christ et Marie Madeleine).

Sans titre4
Ce sont les premiers rubans pensés et gaufrés par des compagnons pour des compagnons.

Ces rubans sont de libres achats pour les compagnons boulangers qui sont désormais reconnus, et nous les trouvons, non plus uniquement à Saint-Maximin, mais aussi à Paris, chez des compagnons qui en sont dépositaires. Les achats de couleurs peuvent aussi se faire par correspondance, sur commande et envoyés par la poste.

Les compagnons boulangers ont à cette époque, cinq dates de réception, (nous trouvons, lors de la première moitié du 19e siècle, bien que rarement, la Pentecôte comme date de réception, la Cayenne de Toulouse fut ouverte le jour de la Pentecôte), il est décidé de remettre aux jeunes reçus la couleur  bleue pour Pâques,  blanche pour la Saint Honoré,  rouge pour l’Assomption,  jaune pour la Toussaint, et  verte pour Noël.

Le dernier compagnon boulanger à recevoir ce type de couleur lors de sa réception fut le compagnon Belloc, Bordelais l’Inviolable en 1947 à Tours.

Sans titre5

Nous connaissons ces couleurs, car elles sont arrivé jusqu’à nous, ce sont aujourd’hui nos “Couleurs de fonction” (premier en ville, second en ville, rouleur).

Avec leur adhésion à l’AOCDD voté au congrès de Nîmes en 1946, les compagnons boulangers et pâtissiers abandonnent leurs couleurs à la boutonnière pour épouser celles communes à toutes les corporations du Devoir adhérant à l’AOCDD, couleur de velours, frappée au fer chaud des symboles de la grande règle, et portée sur le dessus de l’épaule droite et nouée à la hanche gauche. Les couleurs sont toujours au nombre de cinq, mais sont portées individuellement par les groupes de métier, bleu pour les métiers du bois, rouge pour les métiers du fer, jaune pour les métiers du blé, vert pour les métiers du cuir et blanc pour les métiers de la pierre.

Dans le paysage compagnonnique contemporain, les corporations qui portent des couleurs à la boutonnière sont:
– Les Menuisiers et Serruriers du Devoir de Liberté (Fédération compagnonnique)
– Les Vitriers Peintre du Devoir (Fédération compagnonnique)
– La Fraternité compagnonnique des Anciens Devoirs.
– La Fédération des compagnons boulangers et des compagnons pâtissiers restés fidèles au Devoir (FCBPRFAD).

Il a été décidé lors de la fondation de la FCBPRFAD, le 16 mai 2011, de reprendre les couleurs originelles, qu’une couleur verte unie brodée d’un épi de blé, portée à la boutonnière, est remise à l’aspirant lors de son affiliation et que les cinq couleurs originelles sont remises aux nouveaux compagnons reçus.

Etant donné le caractère affectif et symbolique des couleurs et par respect de toutes les sensibilités de chacun de ses compagnons les caractéristiques du port des couleurs des compagnons RFAD, fondateurs de cette Fédération et reçus antérieurement à l’AOCDD, sont :

1) Couleur velours portée en écharpe à l’épaule droite.
2) Couleur velours portée en écharpe, et couleur(s) originelle (s) portée(s) à la boutonnière.
3) Couleur velours portée à la boutonnière.
4) Couleur velours et couleur(s) originelle (s )portée (s) a la boutonnière.
5) Couleur(s) originelle (s) portée (s) à la boutonnière.

Il est à noter que cette façon de faire respectant les pensées de chacun sur le port des couleurs, n’est pas une innovation des compagnons RFAD, en effet cette liberté de port a été mis en place également lors de la création de la Fédération Compagnonnique de tous les Devoirs Réunis en 1874, qui prendra le titre d’Union Compagnonnique à son congrès de Paris en 1889.

Sans titre6

Compagnon boulanger du Devoir (non identifié) portant à la boutonnière ses couleurs de réception, et à l’épaule la couleur démontrant son appartenance à la Fédération Compagnonnique de tous les Devoirs Réunis.

Avec la fabrication de nouvelles couleurs, le port (1) sera abandonné par l’ensemble des compagnons RFAD, pour l’adoption des ports (4) ou (5), cela afin d’identifier par l’observation des couleurs et de son port, la société à laquelle un compagnon appartient, la raison d’être de la couleur.

« La couleur est au Devoir, la canne au Compagnon. »

couleurs

Laurent Bourcier, Picard la Fidélité, C.P.R.F.A.D.

 

Commentaires concernant : "Les couleurs des compagnons boulangers" (4)

  1. Laurent BASTARD a écrit:

    Je voudrais apporter une petite correction à l’article bien documenté de notre ami Laurent Bourcier, et ce à propos des rubans gaufrés de Sainte-Baume.

    En 2007, j’ai émis l’hypothèse qu’il s’agissait de rubans religieux transformés en « couleurs compagnonniques » après la Révolution.

    Mais à ce jour, rien ne permet d’affirmer que les compagnons du Devoir se procuraient avant la Révolution des rubans gaufrés ornés des scènes de la vie de Marie-Madeleine, à la Ste-Baume ou à Saint-Maximin.

    En revanche, il est assuré que des rubans étaient vendus sur place aux pélerins chrétiens. Cet article de piété (le ruban) est bien attesté dès le 17e siècle à la Ste-Baume, et les pélerins l’attachaient à des bâtons qu’ils plantaient au Saint-Pilon. Mais nous ignorons s’il s’agissait d’un ruban gaufré au rouleau.

    Après la Révolution, c’est bien un (compagnon ?) charron nommé Félix Hotin, qui commence à commercialiser vers 1815-1820 les rubans dits « couleurs de Sainte-Baume » auprès des compagnons du Devoir.

    Le fait qu’il ait épousé la fille d’un tailleur d’habit qui vendait des objets de piété à Saint-Maximin permet d’émettre l’hypothèse qu’Hotin a recueilli puis « recyclé » la machine à rubans religieux de son beau-père pour lui faire produire les mêmes rubans, mais destinés désormais aux « vrais » compagnons du Devoir.

    Les successeurs de Hotin ne furent pas des charrons mais deux compagnons tourneurs du Devoir : Pierre AUDEBAUD, Saintonge la Fidélité (1825-1904) et son fils Louis Octave, Provençal la Fidélité (1857-1922). Et c’est Pierre AUDEBAUD qui créa, à la suite d’Hotin, vers 1860, un nouveau modèle de couleurs, avec des figures différentes des précédentes.

    Il associa aux images religieuses de Marie-Madeleine en pénitence et rencontrant le Christ, des motifs cette fois-ci de nature compagnonnique : le compas et l’équerre, le chien fidèle et le temple. Ces couleurs se sont perpétuées jusqu’à nos jours, avec de petites variantes. Ce sont elles, par leurs motifs, qui présentent un caractère compagnonnique réél, les précédentes étant ornées de figures exclusivement religieuses qui laissent penser qu’elles étaient uniquement destinées avant la Révolution aux nombreux pèlerins qui se rendaient à St-Maximin et à la Ste-Baume.

    • Laurent Bourcier a écrit:

      Monsieur Bastard bonjour,
      Merci d’être intervenu pour, non pas seulement rectifier mon erreur sur le Devoir des compagnons Audebaud , qui sont en effet tourneurs et non charrons, mais pour avoir également et surtout par vos lignes, enrichi nos connaissances à ce sujet.
      Grand merci.
      Decidement, le Maitre restera toujours le Maitre 😉 🙂
      Respectueusement
      Picard la Fidelite

  2. Laurent Bonneau a écrit:

    Il n’existe plus, je crois, de Compagnons boulangers vivants, reçus avant 1946 avec nos cinq couleurs originelles, nos anciens pour ne pas oublier ces cinq couleurs avaient décidé à une époque de conserver trois d’entre elles, qui sont attribués comme signe distinctif des hommes en place, blanche pour le premier en ville, vert pour le second en ville et rouge pour le rouleur.

    Ils avaient justifié cette décision, en écrivant ceci :
     » Nous n’avons aucune raison d’abandonner cette coutume qui est très ancienne. La signification de nos anciennes Couleurs est reliée à la source, alors que les nouvelles n’y ont aucune référence.
    Les reléguer aux antiquités serait amorcer une glissade vers l’abandon d’un patrimoine qui nous fut confié en 1811 et que nous avons su conserver intégralement.  »

    Je pense qu’ils seraient fiers de voir des compagnons boulangers ou des compagnons pâtissiers, porter fièrement ces couleurs en 2014 !

    Normand la Fidélité

  3. Bonjour,

    Je vous fais part de cet ouvrage qui vient de sortir au mois d’avril 2017 sur le lien établi entre le Compagnonnage et la Sainte-Baume à travers le travail d’un graveur de pierre.
    Vu que je ne peux pas joindre de document sur ce site, vous pouvez le visualiser sur la page d’accueil de : http://www.legraveurdepierre.com

    Cordialement,

    Rodolphe Giuglardo

Envoyer un commentaire concernant : "Les couleurs des compagnons boulangers"