Le travail de nuit des boulangers, 1871 3/3

Le travail de nuit des boulangers, discussion à la Commune

Le CREBESC est heureux de publier avec l’autorisation de son auteur l’une des nombreuses études de Mme Michèle Audin extraite de son blog consacré à la Commune de Paris que nous vous conseillons fortement :
https://macommunedeparis.com/

Le 20 avril 1871, la Commune décrète la suppression du travail de nuit des ouvriers boulangers. La question est en discussion depuis longtemps (voir le premier article de cette série).

Les patrons boulangers réagissent. Voir l’affiche de la « Saint-Honoré » en tête de l’article précédent. Elle annonce une manifestation le 3 mai, mais les patrons n’ont pas attendu cette date pour protester. Le débat qui occupe une partie importante de la séance du 28 avril à la Commune en rend compte.

Dans le premier article de cette série de trois, j’ai souligné une phrase d’un article d’Eugène Varlin:

Il ne s’agit plus cette fois d’une simple question à régler entre patrons et ouvriers, la question est d’intérêt général.

Eugène Varlin fait alors remarquer que « le moment serait mal choisi, aujourd’hui que la farine manque ».

Quelques semaines plus tard, au début de la Commune, le 6 avril 1871, une assemblée générale des ouvriers boulangers élit cinq délégués. Adolphe Tabouret est du nombre, ainsi que Constant Boutin. Deux jours plus tard, ils font parvenir à la Commune le texte suivant:

Au nom des principes républicains qui sont l’affranchissement des travailleurs. Les ouvriers boulangers désirants rentrer dans la vie commune d’où ils sont sortis par la fantaisie despotique du patronat, demandent à la Commune, seul gouvernement juste et qui a souci des besoins populaires :
1° un décret qui abolisse le travail de nuit et que les ouvriers commencent le travail à 5 heures du matin.
2° l’abolition immédiate des placeurs, quels que soient leurs titres, pour anéantir tout système de parasitisme. Chaque ouvrier se fera inscrire à la mairie, ce qui procurera autant de facilités aux patrons.
3° une enquête pour rechercher les ouvriers de la corporation, qui étant sous le coup de la loi militaire, sont cachés par les patrons et les placeurs […] À côté de cela il y a des hommes mariés, pères de famille et des hommes d’âge qui sont très souvent sans travail vu la trop grande quantité d’ouvriers boulangers agglomérés dans Paris.
Espérant cette juste Réforme, agréez citoyens nos saluts fraternels et notre dévouement.

C’est ce qui, me semble-t-il, fait l’intérêt de cette question. Et c’est ce qui ressort de la discussion, révélant des différences d’appréciation politique parfois inattendues. Je me contente de reproduire des extraits du procès verbal de la séance. « Le président » est Jules Vallès. Comme toujours, ce qui est en bleu m’est dû. Le rouge est… du noir, souligné par moi.

LE PRÉSIDENT. L’ordre du jour appelle la discussion sur le mont-de-piété.

[Un point délicat, important, toujours en attente après la suspension des ventes il y a un mois. Mais voilà, Jean-Baptiste Clément prend la parole pour une motion d’ordre. Brièvement : les patrons boulangers sont mécontents du décret interdisant le travail de nuit de leurs ouvriers. D’autres donnent leur avis. Puis.]

AVRIAL. Quand la Commission exécutive a rendu ce décret, c’est sur l’invitation d’ouvriers boulangers. Depuis longtemps, ils se réunissaient. Vous n’avez pas vu ces réunions et vous ne savez pas depuis combien de-temps ils demandent ce décret. Ils auraient forcé les patrons à l’exécuter en se mettant en grève. Mais les ouvriers boulangers ne peuvent pas faire grève ; l’État le leur défend. Leur travail est un travail immoral ; on ne peut pas faire deux classes dans la société. On ne peut pas faire que des ouvriers, qui sont des hommes comme nous, ne travaillent que la nuit, ne voient jamais le jour. Si vous prenez une nouvelle décision, tout l’avantage en restera aux patrons boulangers. Combien sont-ils, vos patrons ? Vous avez des réclamations de quelques patrons ; rapportez le décret, vous aurez bien plus de protestations des ouvriers. La Commission exécutive a obéi, en rendant ce décret, à un sentiment de justice.

VARLIN. Je suis tout à fait d’accord avec Avrial. Je renonce à la parole.

LEDROIT. Je ne suis pas de l’avis de Billioray et autres, qui prétendent que nous n’avons pas à nous mêler de cette question. C’est une question sociale et humanitaire. Le travail de la boulangerie peut très bien se faire le jour avec l’entente des ouvriers et des patrons. Ceci est une question particulière dont nous n’avons pas à nous mêler ; mais, au-dessus, il y a cette question que l’on vient de vous signaler ; c’est que les ouvriers boulangers n’ont pas le droit de faire grève. Il est donc urgent que nous nous mêlions de cette question, puisqu’eux-mêmes ne peuvent obtenir justice.

VARLIN. J’ai demandé la parole pour une motion d’ordre. Je crois qu’il est inutile de prolonger la discussion, puisque la Commune a aboli le travail de nuit, à moins que quelqu’un ne demande formellement le rapport de ce décret.

THEISZ. On ne vous demande pas le rapport du décret, on vous demande que le décret soit suspendu deux ou trois jours.

LE PRÉSIDENT. En remontant ici, j’ai été tout à l’heure assailli par huit ou dix patrons, qui ont eu l’air de vous mettre d’accord. Ils ne demandaient que la suspension du décret, afin de pouvoir se mettre au courant de la situation nouvelle. Maintenant, je consulterai l’assemblée pour savoir si elle veut accorder la. parole au citoyen Frankel, qui est, je crois, un des signataires du décret.

FRANKEL. Tout en acceptant le décret dans son principe, la forme ne m’en paraît pas heureuse. On aurait dû expliquer à la population quels étaient les motifs qui nous faisaient prendre cette mesure. Il y a ici des ouvriers, Varlin, Malon, etc., qui s’occupent des questions sociales depuis longtemps ; on aurait dû nous consulter, d’autant plus que la Commission du travail s’était occupée de cette importante question d’une façon spéciale. Avant de décréter, il faut savoir s’il y a urgence de faire une réforme sociale quelconque dans un corps de métier : il faut s’inspirer des besoins de la population et puis lui dire, lui bien faire comprendre le bénéfice de cette réforme que vous opérez. Il faut expliquer pourquoi vous faites cet échange de travail de nuit en travail de jour. Il faut dire pourquoi la classe des ouvriers boulangers est la plus malheureuse des prolétaires. Non, vous ne trouverez pas de corporation plus malheureuse que celle des boulangers. On dit tous les jours : le travailleur doit s’instruire. Comment voulez-vous vous instruire, quand vous travaillez la nuit ? Aujourd’hui, des patrons sont venus, ils étaient cinq et n’étaient pas d’accord entre eux ; ils ont promis de se ranger du côté de la justice, de la majorité. Je crois que la majorité des boulangers sera d’accord avec nous quand la mesure sera générale. Vous approuvez le décret, quoiqu’imparfait, de la Commission exécutive ; vous serez donc d’accord avec la réforme que nous voulons introduire dans la boulangerie.

J.-B. CLÉMENT. Je dis que nous ne pouvons faire un décret comme celui-là et déclarer qu’il sera appliqué immédiatement. Je suis de l’avis de Frankel au point de vue moral, mais il ne faut pas oublier non plus que, depuis fort longtemps, les boulangers sont organisés pour travailler la nuit et qu’il leur est impossible de modifier immédiatement leur manière de faire. Je ne m’inquiète pas le moins du monde de la question de pain tendre ou non, mais je m’occupe de l’impossibilité matérielle en présence de laquelle se trouveront les boulangers pendant quelque temps. Je demande donc que le décret ne soit pas exécuté avant le 15 mai prochain.

VERMOREL. J’ai contribué à la rédaction du décret et je dois déclarer qu’il présente toutes les garanties en justice désirables. Je ne m’étonne pas que les patrons réclament contre lui ; il en sera de même toutes les fois que nous toucherons à un de leurs privilèges ; aussi ne devons-nous pas nous en inquiéter. Cependant, comme il faut être pratique et qu’il y a là une question de concurrence entre boulangers, ces derniers ont le droit de nous demander un décret qui sauvegarde autant que possible leurs intérêts. C’est ce que nous avons fait, en établissant que la nuit finirait à 5 heures, ce qui permet de livrer du pain tendre à 8 heures du matin. Cela doit être suffisant, et renvoyer au 15, ce serait sacrifier l’intérêt des ouvriers à l’intérêt des patrons. Ce serait contre toute justice et contre tout droit que de laisser une classe intéressante de travailleurs séparée de la société au bénéfice de l’aristocratie du ventre.

BILLIORAY. Je m’oppose à ces réglementations continuelles que vous semblez vouloir faire. Comment pourrez-vous contrôler que les boulangers commencent bien à 5 heures et qu’il ne s’en trouvera pas qui commenceront à 4 heures ? Laissez les ouvriers eux-mêmes sauvegarder leurs intérêts auprès des patrons ; aujourd’hui ils sont assez puissants pour agir comme ils le voudront.

MALON. J’ai peu de choses à ajouter après ce qu’a dit Frankel ; je crois qu’il n’est pas possible que nous revenions sur un arrêté pris ; ce serait rétrograder, car ce décret est juste. En province, le pain est fait chaque jour, quelques campagnes mêmes le font toutes les semaines, et il n’en est pas moins bon. Si, à Paris, on le fait la nuit, c’est, comme le disait très bien Vermorel tout à l’heure, dans l’intérêt de l’aristocratie du ventre. Les boulangers ne peuvent arguer de la rapidité avec laquelle la mesure a été prise : voilà deux ans qu’elle est étudiée, ils devaient bien s’y attendre d’un jour à l’autre. On dit que nous ne pouvons nous occuper de ces questions sociales : je dois dire que, jusqu’ici, l’État est assez intervenu contre les ouvriers ; c’est bien le moins aujourd’hui que l’État intervienne pour les ouvriers.

THEISZ. Ce que nous avions à faire dans cette affaire, c’était d’écouter les intéressés. A-t-on consulté les boulangers ? Non ! On ne peut condamner les intéressés sans les entendre. Le travail de nuit est blâmable, certes, je suis de cet avis ; il ne faut pas que ces ouvriers soient réduits comme les mineurs à un mode de travail que condamne la civilisation. Mais il ne suit pas de là que nous ayons le droit de faire là-dessus un décret. Appelons les patrons et les ouvriers et disons aux premiers : « Voilà les réclamations que les ouvriers ont formulées, discutez-les, et si, vous, patrons, vous ne voulez pas y accéder, si vous nous menacez de fermer vos établissements, ce jour-là nous exercerons la réquisition. Nous ferons exploiter votre travail par les ouvriers moyennant indemnité équitable. » Voilà ce qu’il y avait à faire, et non à prendre nous-mêmes des décisions à cet égard.

MARTELET. Je comprendrais ces observations, si le moyen proposé était impraticable. Mais il n’en est pas ainsi. Je pense que nous n’avons pas à nous embarrasser des patrons. Le moyen est-il pratique, oui ou non ? Il l’est évidemment. Ce n’est qu’à Paris que l’on travaille la nuit. En province, on travaille le jour. Quelques consommateurs, en payant un peu plus peuvent avoir dès le matin ce qu’on appelle des pains de fantaisie, et, généralement à 9 heures, on peut avoir le pain que l’on désire. Ne subordonnons pas les intérêts du socialisme à des questions secondaires. Les moyens proposés sont pratiques : appliquons-les.

OUDET. Je suis de l’avis du citoyen Theisz. Je trouve qu’on aurait dû consulter, avant de rendre le décret, les ouvriers et les patrons pour en obtenir tous les renseignements nécessaires.

FRANKEL. J’ai dit et je répète que le décret rendu par la Commission exécutive était incomplet, parce qu’il était incompréhensible pour la majorité de ceux qui s’occupent depuis longtemps des questions sociales. Néanmoins, je le défends, parce que je trouve que c’est le seul décret véritablement socialiste qui ait été rendu par la Commune ; tous les autres décrets peuvent être plus complets que celui-là, mais aucun n’a aussi complètement le caractère social. Nous sommes ici non pas seulement pour défendre des questions de municipalités, mais pour faire des réformes sociales.

(Très bien !)

FRANKEL. Et pour faire ces réformes sociales, devons-nous d’abord consulter les patrons ? Non. Est-ce que les patrons ont été consultés en 92 ? Et la noblesse a-t-elle été consultée aussi ? Non ! Je n’ai accepté d’autre mandat ici que celui de défendre le prolétariat, et, quand une mesure est juste, je l’accepte et je l’exécute sans m’occuper de consulter les patrons. La mesure prise par le décret est juste, or nous devons la maintenir.

(Applaudissements.)

JOURDE. Je suis de l’avis de Frankel. Maintenons le décret, mais ne pouvons-nous en retarder l’exécution jusqu’au 2 mai ? Voilà tout ce que je demande.

LANGEVIN. Je suis pour le maintien pur et simple du décret et aussi pour son exécution immédiate. La corporation des boulangers est dans une situation exceptionnelle qui réclame des mesures exceptionnelles aussi.

FRANKEL. Je demande que la Commission de travail et d’échange soit chargée d’examiner la question concernant les boulangers.

VARLIN. Il ne faut pas que ce soit la Commission de Sûreté générale qui soit chargée d’examiner cette question ; il faut que ce soit la Commission de travail et d’échange. La Commission de sûreté générale a beaucoup à faire, et la Commission de travail et d’échange peut faire appel à des citoyens que Frankel connaît.

LE PRÉSIDENT. Je demande à l’assemblée si elle veut passer à l’ordre du jour ou continuer la discussion.

L’assemblée consultée passe à l’ordre du jour.

*

L’image de couverture, encore une caricature anti-communarde, est due à Scherer et vient du musée Carnavalet, là. C’est en lisant des articles sur le site du Centre de recherche et d’étude de la boulangerie et de ses compagnonnages que j’ai eu l’idée d’utiliser cette image.

Je rappelle que le procès-verbal de la séance est en ligne, ici. Mais je cite le livre d’où ce procès-verbal est extrait:

Bourgin (Georges) et Henriot (Gabriel)Procès verbaux de la Commune de Paris de 1871, édition critique, E. Leroux (1924) et A. Lahure (1945).

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