Le Pain 2/2

Au hasard d’une recherche sur un symbole maçonnique, je suis tombé sur un site nommé l’édifice, et j’ai découvert ce très beau travail sur le pain présenté par deux  Maçons aux Frères de leur loge.  www.ledifice.net

Présenté de façon originale sous forme de dialogue entre Jean et Paul, un peu longue pour être présenté en une seul fois sur notre site, nous nous permettons de la « partager » en deux parties, comme l’on partage le pain entre deux compagnons et de l’illustrer pour le plaisirs des yeux. J’espère que les auteurs nous en voudrons pas.

Laurent Bourcier, Picard la Fidélité C.P.R.F.A.D.

Le Pain  (suite)

Jean –
Enfin mon Frère, ce qui ajoute encore au caractère essentiel du pain, c’est que sa fabrication, si simple soit-elle, fait appel à l’ingéniosité et au savoir-faire de l’homme. Déjà, la technique du mouturage fut longue à être maîtrisée. Elle exige une énergie que l’homme seul ne peut produire. L’animal ou le vent ont été ses assistants. Quant à la fabrication du pain proprement dite, elle relève d’une compétence et même d’un art, dont nous parlerons dans quelques instants.

Moulin d’Hirel (35)

          – Paul –
C’est également pour toutes ces bonnes raisons que le pain a revêtu très tôt un aspect socio-économique des plus importants. Pendant longtemps dans notre histoire, le pouvoir en place a eu comme mission première d’assurer, au moins, le pain quotidien à ses sujets ou administrés.

Rappelons-nous ! Le blé est stocké pour parer aux famines. Le prix du pain est fixé à un tarif relativement bas. Les artisans boulangers sont tenus d’exercer leur métier et ils sont réquisitionnés en cas de guerre ou d’épidémie…

          – Jean –
Deux exemples parmi tant d’autres, pour accréditer l’inestimable valeur du pain, pour l’homme. En 1789, le peuple afflue à Versailles pour exiger le retour à Paris du Boulanger, de la Boulangère et du Petit Mitron. Et, plus près de nous, il me vient à l’esprit l’histoire de la « femme du boulanger » de Marcel Pagnol. Notre brave homme, Raimu en l’occurrence, peut mobiliser l’énergie d’un village tout entier afin d’obtenir le retour de sa femme volage, tout simplement parce qu’il refuse de faire le pain. Voilà bien un cocu non dépourvu d’arguments !

Ainsi, pour nos aïeux, lointains et même proches, toujours préoccupés d’assurer leur subsistance ainsi que celle de leur famille, nous venons de voir que le pain a toujours constitué une nourriture essentielle du corps. De là, à observer la sacralisation qu’ils ont pu éprouver vis-à-vis de cet aliment, il n’y a qu’un pas que je franchirai allègrement. Qu’en penses-tu mon Frère ?

          – Paul –
En effet. Ne constate-t’on pas, dans les croyances populaires qui se perpétuent à travers les âges, l’accession à la spiritualité des valeurs essentielles, pour la survie de l’humanité ?

A ce titre, la céréale et le pain, ont constitué pour l’homme, un don octroyé par les déités nombreuses et variées des Mésopotamiens, des Egyptiens, des Grecs et des Romains, ou le créateur unique et transcendant pour les Juifs, les Chrétiens et plus tard les Musulmans.

          – Jean –
De surcroît, nous l’avons vu, les quatre éléments essentiels, à l’origine de toutes choses, participent amplement à la présence de notre pain quotidien. Autant de schèmes qui justifient la valeur symbolique foisonnante de l’aliment, en tant que nourriture de l’esprit.

          – Paul –
Foisonnante, c’est bien le mot, nous avons l’embarras du choix. Eu égard à l’horaire, nous allons devoir, je pense, nous limiter à quelques rappels marquants, issus des cultures du pourtour méditerranéen.

          – Jean –
J’y viens, mais avec un préalable. On pense généralement que les religions ont inventé le pain en tant que symbole. En fait, j’ai plutôt le sentiment que l’association s’est imposée aux religions, comme une image qui émane du plus profond de l’inconscient collectif. Ce qui autorise ce sens, est le fait que le pain est antérieur aux religions connues.  Et puis, mythes et croyances ne reflètent-elles pas, toujours, l’instinct le plus fort que l’on puisse trouver chez l’homme ? Celui de conserver sa race et de se renouveler en elle, à l’image de ce levain que l’on ensemence chaque jour.

          – Paul –
Voilà qui est vrai ! Il n’est donc pas étonnant que le blé, à l’origine du pain, ait été célébré en des lieux, et à des époques aussi différentes.

A Eleusis, près d’Athènes par exemple, chaque mois d’« antesthérion », février – mars, se célébraient des Mystères, comprenant plusieurs degrés d’initiation. Saint Hippolyte prétend à ce sujet, que le plus élevé de ces Mystères, celui réservé aux « époptes », consistait en la vision d’un épi de blé moissonné. On célébrait ainsi Perséphone qui, revenue du royaume des morts, y apparaissait sous la forme d’un épi. Cet épi, une fois coupé, redonnait à la Terre ses grains qui avaient pour vocation de renaître un jour. De sorte que la contemplation silencieuse procurait, non seulement une image expressive de la pensée post-mortem des Initiés, mais mieux encore, leur conférait par imprégnation affective, une garantie d’immortalité.

Toujours en Grèce, l’épi de blé symbolise avec Céres, fille de Saturne, la charité et l’abondance.


          – Jean –
Mais n’oublions pas l’Egypte, où il est intéressant de constater que le grain de blé et le jus de la vigne, qui fournissent le pain et le vin, ouvrant et fermant le cycle des deux saisons agraires de l’année, sont les éléments de communion essentiels des rites de renaissance. Le Livre des Morts d’ailleurs, est sans équivoque à ce sujet. Le tableau des sept vaches grasses et du taureau fécondateur, visible sur la tombe de Nofrétari, grande épouse royale de Ramsès II, illustre le texte suivant : Ô vous qui donnez tout ce qui est profitable aux âmes, qui fournissez les rations journalières, donnez du pain et de la bière, fournissez des provisions. Que le défunt vous accompagne et qu’il vienne à l’existence sous vos croupes.

          – Paul –
Sans aucun doute, la Grèce, l’Egypte et bien d’autres civilisations ont ritualisé le blé et le pain. Mais reconnais, que c’est avec la Bible que le symbole prend de l’ampleur. Tiens, je me suis livré à une petite statistique : le blé, le grain, l’épi et le froment sont cités 127 fois dans l’Ancien Testament et 34 fois dans le Nouveau. Quant au pain, il est mentionné dans 194 passages différents de la Thora et dans 50 versets des Evangiles !

          – Jean –
Oui, c’est impressionnant ! Mais, as-tu noté que dans le culte Israélite, le pain n’a pas la même valeur représentative que dans la foi Chrétienne. Avec l’Ancien Testament, il est utilisé en diverses circonstances, pour la consécration des prêtres ou la déconsécration des nazirs, et pour l’oblation, c’est-à-dire l’offrande à Dieu. Les oblations ont valeur d’apaisement, ou d’incitation avec les offrandes des prémices. Dans tous les cas, ces rites expriment une communauté de vie, la relation d’alliance et d’amitié entre le fidèle et son Dieu. C’est le fidèle qui offre à Yahvé, un des produits les plus vitaux, que la Terre, elle-même création de Dieu, lui procure pour sa survie matérielle, mais aussi pour son élévation spirituelle. Tandis qu’avec les Evangiles christiques, le pain accède à la plus haute valeur, en tant que substitut du corps même du Christ, distribué aux Chrétiens comme nourriture spirituelle. Jésus, à la veille de sa Passion, rompt le pain et le distribue à ses Apôtres : ceci est mon corps… Ainsi, la tradition chrétienne confirme avec force la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie. Tel est bien l’accomplissement du mystère du « pain de vie ». Dans ce cas, l’offrande est faite, non plus par les fidèles, mais par le fils de Dieu lui-même, aux hommes de bonne volonté, en signe d’union et donc, en gage de vie éternelle.

          – Paul –
L’évolution du symbole est à vrai dire saisissante ! De la sorte, la vertu propre à la nature divine du « pain descendu du ciel », se trouve hautement proclamée : ceux qui ont mangé le pain de l’ancienne Alliance sont morts ; qui mangera de ce pain nouveau vivra à jamais.

          – Jean –
En effet mon Frère ! Et nous avons atteint là, sans doute, la plus haute valeur spirituelle, symboliquement accordée à cette modeste nourriture. Et, si nous passons sous silence le vin, c’est parce qu’à lui seul il constitue un symbole presque aussi important que le pain, et qu’il mérite mieux qu’une simple citation !

Le pain apparaît encore, dans le Nouveau Testament, comme l’effet d’un miracle du Christ. Par sa multiplication il constitue un gage de compassion de l’Homme-Dieu, envers ses semblables en humanité.


          – Paul –
Mais, le symbolisme attaché au pain ne s’est pas arrêté avec la Bible. Bien au contraire, il s’est encore amplifié au cours des siècles suivants, perdant sans doute en spiritualité, ce qu’il gagnait en nourriture essentielle. A ce sujet, je pense à la phrase suivante de Péguy : Celui qui mange trop de pain quotidien n’a plus aucun goût au pain éternel. L’auteur, par cette affirmation, met bien en évidence la relation étroite entre l’abondance de biens matériels et la pauvreté spirituelle qui en découle. A l’inverse, le manque, semble amplifier l’ultime recours au Ciel, au bonheur éternel, des indigents et des tourmentés de l’histoire !

          – Jean –
Certes, car avec la révolution des idées, préalable au tumulte insurectionnel, le pain symbole prend une dimension socio-économique et politique de première importance. A ce sujet, Mirabeau à la tribune, est sans équivoque : Etes-vous bien sûrs que tant d’hommes sans pain, vous laisserons tranquillement savourer les mets dont vous n’avez voulu diminuer, ni le nombre, ni la délicatesse ?

          – Paul –
Oui, c’est sans doute la phase ultime, du merveilleux accordé à cette nourriture ! Ecoute encore, ce qu’écrit Albert Camus : Si quelqu’un vous retire votre pain, il supprime en même temps votre liberté. Mais si quelqu’un vous ravit votre liberté, soyez tranquille, votre pain est menacé, car il ne dépend plus de vous et de votre lutte, mais du bon plaisir d’un maître !

Tu le constates, la politique a repris ses droits. Avec l’abondance, la nôtre, pas celle des peuples qui souffrent encore, le pain va progressivement passer de l’alégorie à la tradition. Seuls quelques auteurs, oseront encore le magnifier, comme Giono, sous l’appellation de « vraies richesses ».

Ainsi, peut se refermer un long parcours symbolique, somme toute assez émouvant !

          – Jean –
Le problème, vois-tu, c’est que nous avons beaucoup dit, mais j’ai le sentiment que nous avons à peine effleuré le sujet. Le pain symbole est bien à la hauteur de nos espérances, mais c’est nous qui, en quelque sorte, le trahissons, en n ‘évoquant pas toutes les croyances populaires, les dictons de la vie de tous les jours qui, à leur manière, le célèbrent tout autant que les actes de la foi.

          – Paul –
Je reconnais bien là, mon Frère, ton humilité face à un travail architectural qui, à tes yeux ne constituera jamais qu’un morceau de la construction de ce Temple sans fin.

          – Jean –
Bon. Trèves de sentiments personnels. Il nous reste encore à apprendre comment nous le fabriquons ce pain ! Mais auparavant, encore un point qui a son importance. Nous discourons sur le pain, en tant que nourriture au sens large, mais n’oublions pas qu’en d’autres lieux, le pain est inconnu et qu’alors d’autres nourritures essentielles sont célébrées, avec sans doute autant de vigueur. Je veux parler du riz  pour l’Extrême-Orient, ou encore du maïs pour l’Amérique du Sud. Ce n’est pas notre propos, mais nous avons vocation d’universalisme, n’est-ce-pas ?

          – Paul –
En effet. A présent, entrons dans le mystère du fournil !

Chapitre 4 ! La fabrication

          – Jean –

Nous traitons ce soir, du Pain, dans un cadre de réflexion essentiellement symbolique. La fabrication concernera donc le PAIN de TRADITION, évacuant toute modernité qui effacerait l’esprit dans lequel ce travail a été conçu. Il  ne peut s’agir de ces produits nouveaux qui n’ont d’intérêt que l’aspect extérieur, véritable scandale alimentaire, irrespect total de la tradition,

matière frelatée, indigne de son nom, indigeste, au goût douteux, qui laissse de côté encore une fois la notion d’effort et de bel ouvrage, car l’homme n’y a pratiquement plus sa place.

          – Paul –
Blé, farine, pain : ordre immuable.

          – Jean –
Le pain, (LE VRAI) sent bon. Il est beau.

          – Paul –
Il parle à nos 5 sens.


          – Jean –
Faire du pain est un art et permet de renouer avec la tradition, car sa fabrication, outre le résultat attendu, symbolise un acte de foi, de communion entre la nature, les éléments, le travail, le savoir et le partage.

          – Paul –
Grâce aux gestes millénaires, faire du pain nous transporte et nous enthousiasme, nous remet en contact avec les choses simples de la vie, les plus belles probablement ! Du levain, de la farine, de l’eau et du coeur à l’ouvrage donnent au pain fait à la maison, une saveur inoubliable. Rapprochant les personnes, ce n’est plus un symbole de BIEN VIVRE, mais un symbole de BIEN ETRE.

          – Jean –
Nous avons dit que sa composition est simple.

Le blé en est l’élément essentiel, mais pas n’importe lequel : le blé tendre, car sans lui, une pâte avec du corps n’existerait pas, subtilité importante apportée par la nature.

100 kg de blé, c’est 75 kg de farine. Une poudre blanche mais quelle poudre ! C’est elle qui, liée à l’eau, relevée par le sel, complétée par le levain, va constituer la pâte. Cette pâte, il faut savoir la faire naître, il faut savoir la lire, la reconnaître au toucher, la tenir à une température adaptée; il suffit d’un rien pour tout gâcher. Réussir du bon pain réclame tout un rituel, sa fabrication ne s’improvise pas.

          – Paul –
Et pour cause ! Il faut d’abord faire son LEVAIN, car pas de pâte sans levain, pas de naissance sans germe de vie !

De l’eau et de la farine, suffisent à provoquer un phénomène de fermentation lactique. Celui-ci produit de l’air, et la chaleur qui accentue le dégagement  des gaz.

– Deux jours sont nécessaires au premier acte, avec le mélange simple de l’eau et de la farine pour une première fermentation.
– On ajoute ensuite de l’eau et de la farine au premier amalgame, attendant encore un ou deux jours, pour une deuxième fermentation.
– Enfin, après avoir incorporé 4 fois le mélange, eau / farine, c’est au bout de quelques heures que la préparation donne des signes de vie, avec un levage notable et un parfum acidulé.

Ceci est la tradition et c’est la tâche la plus élevée du métier, sa vraie noblesse.
C’est l’acte qui donne la vie, on parle alors de LEVAIN GENERATEUR.

Evidemment il faut du temps, mais il n’est pas perdu, car le ferment va se perpétuer, jour après jour.

          – Jean –
Maintenant que le levain est actif, c’est avec lui que l’on ensemence la pâte qui servira elle-même, par la suite, à d’autres levains. Nous ne vous parlerons pas de la levure dite de « boulanger », l’ingrédient le plus courant, fait à partir de champignons microscopiques d’origine naturelle que l’on peut retirer du vin mais surtout de la bière. Nous pourrons vous l’expliquer plus tard, si vous y tenez.

Nous sommes donc prêts à fabriquer le pain.

          – Paul –
Le levain ainsi obtenu, mélangé à de la farine en plus grande quantité, de l’eau et du sel, participe à la fabrication d’une pâte. Celle-ci, associée aux éléments, est travaillée.

A la maison, on prépare un cercle de farine, avec un cratère au centre, pour y apporter les trois éléments. Cette manipulation des symboles cumulés : cercle, éléments, centre,  peut laisser l’imagination faire son oeuvre à partir d’un acte à priori très profane.

Le contact avec la pâte formée après le mélange devient sensuel. De mouillée, flasque et collante, la pâte « PREND CORPS ». C’est une activité agréable. On pétrit, on étire pour lui donner de la souplesse. On la soulève pour y faire entrer l’air.  On vit l’instant… Elle prend forme, devient homogène, élastique, et c’est déjà une CHOSE, une belle chose !


          – Jean –
Alors, en lieu tempéré, la nature intervient à nouveau. Les biologistes pourraient vous expliquer comment se combinent les enzimes et autres facteurs barbares mais nos compétences s’arrêtent là.

L’attente peut aller de 20 mn à 6 heures selon les méthodes. La pâte a doublé de volume.

Il faut interrompre cette levée, pétrir à nouveau, façonner selon la forme et la grosseur que l’on veut donner au pain.

Nouvelle alchimie, nouveaux processus de la nature, nouvelle phase dans l’art ! On laisse encore lever la pâte une petite heure.


          – Paul –
Entre temps, le four est préchauffé. Il faut surveiller le feu car il s’agit d’un four à bois. Le bois sec, de préférence du chêne, du frêne ou de l’érable, amènera la voûte jusqu’à une couleur blanche. Les braises, étalées puis enlevées laisseront une température de 180 à 230°. La sole est nettoyée, les patons sont enfournés et c’est à nouveau le miracle !

La pâte au feu lève encore, prend de la couleur. La croûte se forme, enchâsse la mie qui continue à pousser. Des saveurs subtiles sortent du four et embaument les lieux. L’artisan surveille la cuisson, prend un pain au hasard, frappe le fond d’une main. S’il sonne creux, s’il émet des vibrations qui se transmettent jusqu’à la paume, la cuisson est réussie. C’est là, l’instant d’émotion particulier, confusément sacré, que seul peut éprouver celui qui a travaillé la pâte de ses mains !

          – Jean –
Voilà, le pain est fait et Minuit approche. Avant de conclure nous avons cru bon, comme une cerise sur le gâteau – ou plutôt sur le croûton – de vous faire partager quelques phrases d’un auteur qui a toujours su faire vivre la Tradition.

Chapitre 5 : Texte de Jean Giono

Appréciez, mes Frères, comment l’auteur nous relate la belle Tradition du pain !
  
 » …
Aujourd’hui à midi, comme nous nous mettions à table, Césarine a dit :

Madame Bertrand a fait son pain.
Je dis à Césarine :
Vous devriez aller m’en chercher un morceau.
–  De quoi ?
–  De ce pain.

Elle hésite.
Ca vous embête ?
–  Oh ! non !
–  Vous n’avez qu’à lui dire qu’elle vous en donne un morceau pour moi, pour me le faire goûter.
–  Oui, dit Césarine. Bon. Oui, un petit morceau, quoi !

Madame Bertrand habite en dessous de nous, mais Césarine retourne en courant, toute essoufflée, comme si elle venait de réussir le coup de Prométhée.

Voilà, dit-elle.

Ce pain est venu et tout est changé car il apporte avec lui le souci de pain et la joie de pain. Et ce n’est pas un petit souci, ni une petite joie, car le pain à mon avis signifie une chose terriblement grande…

Tout cela parce que madame Bertrand a pris de la levure, de la farine, de l’eau, et qu’elle a fait du pain, non pas pour le vendre, mais pour le manger…

Elle a versé la farine, Bertrand est allé chercher de l’eau, pas à la fontaine de la place où l’eau est dure comme du fer, mais à cette petite source qui est en bas dans le Pré Villad, et ça n’est même pas une source, ça sort de terre gros comme mon petit doigt, celle-là : une crème !
 
En l’attendant, elle a compris que ce pain, c’était bien un travail de femme, un travail pour lequel il faut de la maternité, pourrait-on dire, mais pour lequel, en plus, il faut de la séduction. Et ça, elle l’a compris avec joie et malice, au fond d’elle-même, tout clair, comme quand les jeunes filles comprennent l’amour…
 
Bertrand est revenu avec les seaux.

Voilà !
Comment voilà, a-t-elle dit, mais, pauvre ami, où as-tu vu que les femmes pétrissent ? Il faut enlever ta veste et enlever ta chemise, et t’y mettre un peu, toi avec tes gros bras.

Eh bien ! Allons-y, verse encore de la farine et fait le nid de poule. C’est le creux qu’on fait au centre de la farine et où on verse la première eau.
 
Madame Bertrand lui a allumé le lampion – parce qu’il fait presque nuit dans ce fond de maison où l’on avait poussé le pétrin – et le voilà qui commence. Il a plongé ses bras dans la pâte. Il a senti si c’était assez mouillé ou pas assez.

Toute une science s’est réveillée en lui-même. Il a su ce qu’il fallait faire. Il a pensé à des gestes de son père et de sa mère, à des bruits entendus quand il était petit garçon. Il a mis ses gestes dans la trace des gestes de ses ancêtres…
 
Ils sont là tous les deux, penchés sur ce travail comme sur quelqu’un de vivant. Ça a besoin de soin ce qu’ils font. Ça ne s’élève pas tout seul. C’est comme un enfant qui demande de la peine. Et qu’on aime. Il faut plonger ses bras dans la pâte, relever, puis laisser retomber, et chaque fois faire comme si l’on pliait des draps fraîchement lavés, encore un peu humides, et lourds. La huche craque, gémit, sonne quand la pâte tombe et se plie.

 
Pendant ce temps, les autres ont rallumé le four, le four banal, le four commun, celui qui est sur la placette du village. Je sais qu’il a été construit il y a longtemps, dans des temps de grande simplicité.

C’est une construction sauvage, âpre et exacte. Pour son utilité elle n’a pas une pierre de trop. Elle est destinée à faire un travail dont dépend la nourriture et la vie, et il n’y a de place que pour le brasier et pour le pain.

La porte donne directement sur les flammes, elle a, à peine un demi-mètre carré d’ouverture, elle se ferme d’une pierre de grès arrondie, cannelée, jointant bien, hermétique comme une bonde de bassin ; par elle n’entrent que les fascines, puis, au bout de longues pelles, les miches de pâte froide.

Ils sont là devant cet ouvrage de feu qu’ils ont fait revivre, qui crépite doucement, dont tout à l’heure ils retireront les braises, où ils enfourneront les longues mannes de pâte, encore emmaillotées comme des enfants de géants…
 
Sans Madame Bertrand, Bertrand serait comme les autres, mais maintenant il y a quelque chose de nouveau. Il a retrouvé sa condition première… Voilà qu’il a redécouvert les vraies richesses, celles qui permettent la générosité parce qu’elles sont inépuisables, celles qui permettent de penser aux autres. Il s’est débarrassé d’un seul coup de cette fausse intelligence dont on l’avait embarrassé et il est revenu à la simplicité. »

Zito’s Bakery, New York


Conclusion

          – Paul –
Mes Frères, nous arrivons au terme de ce dialogue, qui pour nous deux a été précieux. Son élaboration a été lente mais ordonnée. Chacun a profité des connaissances de l’autre, orientant les recherches vers un objectif commun : nous instruire et vous faire partager nos pensées, notre enthousiasme pour cette nourriture essentielle de l’humanité, tout au moins, celle qui relève de la culture du blé.

          – Jean –
Il est temps de conclure en remarquant, que si le thème ne se réfère pas strictement à la symbolique maçonnique, en revanche, avant Midi et après Minuit, les ouvriers ont besoin de se restaurer pour pouvoir continuer avec ardeur la construction de l’Edifice. C’est bien la signification donnée à la Loge de Table durant laquelle les ouvriers, contents et satisfaits, rompent le pain et boivent le vin, comme un gage de leur fraternité en action. Et c’est ainsi que nous vivrons, j’en suis certain, l’Agape en Loge qui clôturera cette Tenue.

          – Paul –
Il est temps de conclure en effet, eu égard à nos appétits et à l’effort d’attention qui vous a été demandé. Pour compléter mes Frères, je dirais encore qu’effectivement, le pain n’est pas consommé entre Midi et Minuit. Par contre, c’est alors une autre nourriture dont il est question, celle du savoir initiatique, exprimée par le langage symbolique.  Durant ce temps sacré, rien de ce qui nourrit, de ce qui enrichit l’homme spirituellement, ne peut nous être étranger.

Anette à la miche de pain d’Edouard Vuillard.

Fin

Envoyer un commentaire concernant : "Le Pain 2/2"