Franc-Maçonnerie – Jetons de bienfaisance

Franc-Maçonnerie – Jetons de bienfaisance

Le dossier dans la précédente publication traitait d’un jeton de nécessité ou de bienfaisance et de propagande anglais émis en 1795. Nous avions expliqué qu’une monnaie de nécessité est un moyen de paiement émis par un organisme public ou privé et qui, temporairement, complète la monnaie officielle (pièces et billets) émise par l’État quand celle-ci vient à manquer et qui prend place généralement durant des périodes économiquement troublées : guerre, révolution, crise financière, etc. De nombreuses institutions privées ont émis ce type de jeton, appelés d’ailleurs aux Etats-Unis « Hard time tokens », soit « Jetons des temps durs » ! Une appellation imagée qui traduit bien la réalité des conditions de travail des hommes à cette époque. A notre connaissance la Franc-Maçonnerie n’émit des jetons ou médailles de nécessité que dans le cadre de sesactivités philanthropiques, lesquelles d’ailleurs étaient la plupart du temps effectuées par des dons financiers, souvent importants, remis à des associations d’entraide ou de secours mutuel. L’émission de jetons maçonniques de bienfaisance, émis par les loges, se faisaient de façon très ponctuelle et, à notre connaissance, seulement deux loges et une association maçonnique les distribuèrent : les loges « L‘Union Africaine » d’Oran et  » L’Union Parfaite » de la Rochelle, et l’association maçonnique « Les Ateliers Réunis » de Bruxelles. En conséquence ce sont des pièces numismatiques relativement rares et très recherchées; celles que nous avons identifiées font référence au pain.

A – La Loge L’Union Africaine d’Oran (Algérie)

1830: La Franc-Maçonnerie arrive en Algérie dans les bagages de l’armée française, qui débarque à Sidi Ferruch le 14 juin 1830, on ne compte aucune loge puisque la Restauration leur avait donné un coup d’arrêt, notamment dans l’armée. Mais les officiers ayant appartenu à la franc-maçonnerie sont assez nombreux, et on les retrouve bientôt dans les premières loges créées à Alger, Bône, Oran… C’est seulement à la fin de 1831 que s’installe sur le sol algérien la première loge constituée, celle de Cirnus, dont le nom même évoque la prépondérance marquée de l’élément Corse. Le 16 février 1832, 14 francs-maçons affiliés à diverses loges métropolitaines se réunissent à Alger pour constituer un nouvel atelier dans l’obédience du Grand Orient de France qu’ils proposent de nommer Bélisaire, installée le 22 mai 1833. A Bône, la prédominance de l’élément militaire s’y affirme, comme à Alger, et la première loge prend le nom d’Ismaël, installée le 23 juin 1833. A Oran l’implantation de la maçonnerie est plus tardive. C’est à la fin de 1834 que les francs-maçons du Grand Orient de France se manifestent et demandent la constitution de la Loge  » Française de l’Union Africaine », fondée en 1834 et qui qui prendra le signe distinctif de « L’Union Africaine » en 1835. Cette loge fusionna avec la Loge « La Raison » en 1913. Ceci d’ailleurs nous permet de dater ce jeton d’avant 1913. Intéressant de noter que dans l’annuaire de l’Algérie pour 1843, les différentes loges sont citées parmi les « sociétés philanthropiques ». Le jeton de la loge d’Oran illustré ci-dessus correspond bien aux activités philanthropiques prônées par la Franc-Maçonnerie.

Avers : Signe distinctif de la loge – Autel entre les deux colonnes J & B, sur lequel sont posés deux flambeaux, symboles de la Lumière assimilée au chemin initiatique. Cachés derrière chaque colonne le lion de l’Atlas, symbole de l’Algérie et le coq gaulois, symbole de la France. Au dessus le delta flamboyant avec le nom de l’Eternel en caractères hébraïques.

Revers : Dans le champ : « Pain ou Viande  » – « Bon de Vingt Centimes »

Caractéristiques : jeton en zinc nickelé – Module 37 mm

Références : Labouret 797 – Lecomte 336

« UN siècle de Franc-Maçonnerie Algérienne (1785-1884) »

A – La Loge L’Union Parfaite de La Rochelle

Ce jeton de bienfaisance, d’une grande rareté, fut émis en 1839 par la Loge « L’Union Parfaite » de La Rochelle. Le numismate Labouret1 rapporte qu’en fait il s’agissait d’un jeton de présence remis aux membres de la loge pour leur assiduité, mais qui, au lieu d’être banalement déductible de la cotisation, permettait aux Frères présents de faire acte de bienfaisance auprès des nécessiteux. Pour son premier centenaire, la loge organisa une grande distribution aux nécessiteux de 700 kilos de pain et d’une somme de 1.000 francs.

Avers : Signe distinctif de la loge – Dans le champ : « l’oeil-qui-voit-tout », symbole maçonnique du Grand Architecte de l’Univers.

Revers : En exergue : « BON POUR UN KILO DE PAIN » – Niveau avec fil à plomb.

Caractéristiques : Cuivre – Module 27 mm

Références : Labouret 576

A – L’association maçonnique « Les Ateliers Réunis » de Bruxelles

Pour rester en Belgique, il y a un exemple très louable d’une telle émission par les Ateliers Réunis. C’est au sein de la loge « Les Amis Philanthropes » de Bruxelles que naquit en 1867 l’idée de constituer des cuisines populaires à l’instar de ce qui s’était déjà créé en France et en Angleterre. Des membres de la loge travaillèrent à l’élaboration des statuts d’un établissement de type coopérative, lequel devait utiliser une partie des ressources du Trde la V de leur At Les actions débuteraient par l’achat et la vente de denrées alimentaires préparées. Les Restos du Coeur de l’époque (on est en 1867) étaient nés. Les Frères d’une autre loge bruxelloise « Les Vrais Amis de l’Union et du Progrès » voulurent alors participer au succès de l’entreprise.

L’association entre ces deux loges bruxelloises prit alors l’appellation « Les Ateliers Réunis ». Le premier restaurant économique fut érigé sur un terrain de la ville, Place du Jeu de Balles, l’actuel Place du Marché aux Puces de Bruxelles. Nous avons pu retrouver une carte postale de l’époque montrant les baraquements où cette soupe populaire était servie aux nécessiteux.

1 Marx Labouret : « Les Métaux et la Mémoire – La Franc-Maçonnerie française racontée par ses jetons et médailles »

Carte postale ancienne montrant sur la droite de l’illustration le local des Ateliers Réunis intitulé : « Société Coopérative – Restaurant Economique »

Les premiers repas y furent servis le 12 mars 1868. Un dîner dit de première classe coûtait, à prix réduit 42 centimes et se payait à l’aide de jetons émis par Les Ateliers Réunis et se composait d’une demi-soupe (5ct), de viande (20ct), de légumes (10ct) et évidemment d’une bière (7 ct).

Les Ateliers Réunis émirent quelques 6.000 de ces jetons, lesquels furent réalisés aux frais des deux loges. Nous avons retrouvé des exemplaires de ces jetons. A l’avers on y lit la raison sociale « Les Ateliers Réunis », entourant la symbolique d’un pélican alimentant sa progéniture et au revers la valeur chiffrée et nominative du secours alimentaire.

Reproduction des différents jetons de bienfaisance émis par les Ateliers Réunis. Parmi eux un jeton de 5 centimes pour le pain.

Jeton de l’association maçonnique « Les Ateliers Réunis » de 5 centimes pour le pain. Jeton passablement usé.

Avers : Signe distinctif de l’association « Les Ateliers Réunis – Bruxelles » – Dans le champ : Un pélican nourrissant ses petits : symbole hautement maçonnique, notamment concernant le XVIII ème degré – Prince Rose Croix : il représente l’étincelle divine latente qui se niche au sein de l’homme. On ne se lasse pas de lire et relire le poème d’Alfred de Musset sur L’Allégorie du Pélican :

Revers : Dans le champ : « 5 Centimes Pain » – et une gerbe d’épis de blé

Caractéristiques : Etain – Module 26 mm

Claude-Frédéric Maurel – Jean-Claude Thierry

Commentaires concernant : "Franc-Maçonnerie – Jetons de bienfaisance" (1)

  1. Boucherès Alain a écrit:

    Bonjour Monsieur Maurel,

    Merci d’avoir élaboré un tel article; richement illustré d’images rares, et surtout très bien documenté, cet écrit démontre parfaitement bien l’histoire de la Franc Maçonnerie du 19° siècle, période pour elle florissante, porteuse de d’amour et de charité, mais aussi d’action sociale et humaine. Ce n’est pas pour rien qu’elle utilisa couramment le mot philanthropique, mot reprit par les Compagnons Boulangers du Devoir, dans leur entête de lettre.
    Hélas, cette pratique charitable et bienfaisante maçonnique a disparu de nos jour, sauf rare exception, et bien peu courant; elle n’est réservée qu’à ses membres confrontés aux difficultés. En revanche, il est vrai que les pauvres d’aujourd’hui ne rencontrent pas les même tourments qu’au 19° siècle. (la famine notamment)
    Et pour conclure: merci pour ce très beau poème « l’allégorie du pélican ». Il reflète tellement bien la symbolique de cet oiseau dont l’iconographie est reprise par la religion chrétienne et bien-sur par la Franc-Maçonnerie au 18° degré comme vous l’avez si bien décrit, grade symbolique tellement émouvant et pathétique, basé sur la foi, l’espérance et la charité.
    Merci !
    Agenais la Tolérance
    CB

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