De chambre à Cayenne

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De chambre à Cayenne ou Évolution d’un vocabulaire compagnonnique au fil du temps

De nos jours, les compagnons boulangers pâtissiers restés fidèles au Devoir utilisent dans leur vocabulaire compagnonnique deux mots qui portent quelquefois à interrogations : interrogations sur leurs origines, interrogations sur leur utilisation.
Ce sont les mots “Chambres” et “Cayennes”.

I – LE VOCABULAIRE

1° La chambre

Dans un premier temps, il me paraît nécessaire de faire connaître les définitions du mot chambre, qui sont bien loin d’être celle de notre vocabulaire quotidien, la chambre à coucher !
C’est avant tout une pièce qui peut être bien sûr “…à coucher”, mais pas seulement!
Le Littré nous dit entre autres : « une pièce où un homme se livre à ses occupations de bureau ou d’esprit ».
J’ajouterai : Un homme ou plusieurs !
L’Académie française précise en effet :

Il se dit (le mot « chambre”) figurément de certaines assemblées législatives. Chambre des Pairs. Chambre des députés. Le parlement d’Angleterre est divisé en deux Chambres: la Chambre haute ou Chambre des pairs, et la Chambre basse ou Chambre des communes. Convoquer les Chambres. Dissoudre la Chambre. La droite, la gauche, le centre de la Chambre. La Chambre passe à l’ordre du jour. La majorité de la Chambre. Siéger à la Chambre. La rentrée des chambres. Chambre du Conseil dans les Tribunaux, la Chambre où les juges se retirent pour délibérer. Certaines décisions ne peuvent être rendues qu’en la Chambre du Conseil, qu’en Chambre du Conseil. Il se dit également des Sections, des divisions de certains tribunaux. La première, la seconde chambre de la Cour d’appel. Président de chambre. Arrêt rendu, les chambres assemblées. La cause a été portée à la deuxième chambre du tribunal de première instance. Chambre des vacations, Chambre composée d’un président et de plusieurs conseillers ou juges, tirés des différentes chambres, dans laquelle on administre la justice pendant les vacations ou vacances des tribunaux. Il se dit encore de certaines assemblées qui s’occupent d’intérêts spéciaux ou de ce qui est relatif à la discipline d’un corps. Chambre de commerce. Chambre d’assurance. Chambre d’agriculture. Chambre des avoués. Chambre des notaires. Chambre syndicale.

Et je me permets d’ajouter là aussi: la Chambre des Compagnons !
Le lieu où les compagnons se réunissent pour traiter des sujets communs à tous, puis par extension, le local (la chambre) finit par désigner les personnes physiques qui s’y réunissent, l’ensemble formant une personne morale ; par exemple, c’est en ce dernier sens qu’on dira : « la chambre des compagnons menuisiers de Paris a souhaité »…

La chambre n’est plus ici la pièce au sens matériel du terme mais l’ensemble des compagnons s’y réunissant, puis par seconde extension l’ensemble des compagnons d’une ville adhérents d’une société.

2° La cayenne

Nous trouvons plusieurs définitions du mot Cayenne, celles des hommes de terre et celles des hommes de mer… mais nous allons voir qu’elles ont toutes un dénominateur commun.

Pour les premiers la cayenne est une petite cabane, petit local où se réunir (de casa = maison) ; sur les coupes de bois des forêts du Poitou, par exemple, les bûcherons appelaient leurs huttes des « cayennes » (cette dénomination chez les bûcherons peut, à partir du compagnonnage des fendeurs, être passée chez les compagnons charpentiers). On rencontre aussi le mot un peu partout en France pour désigner de petits abris en pierre dans les champs, pour les vignerons et paysans (analogues aux loges de vigne ou aux bories du sud).

Pour les seconds, les gens de la mer, en voici l’origine : “Les vaisseaux armées, dans le port, ne pouvant faire la cuisine à bord, où il n’est pas permis d’avoir du feu, ont des cuisines à terre où l’on fait bouillir les chaudières : c’est ce que l’on appelle la cayenne. On appelle aussi cayenne des casernes à matelots, où ils sont logés et où ils vivent à la ration comme à bord, en attendant qu’ils soient armés. (Marine, volume 1, par Etienne Nicolas Blondeau, Honoré Sébastien Vial du Clairbois, Nicolas-Claude Duval-Le Roy, chez Panckoucke, 1783).

Ce sont parfois de vieux vaisseaux installés en caserne flottante qui deviendront pour beaucoup des bagnes (les pontons). Connaissant l’attrait des compagnons du 18e siècle pour les pratiques et le vocabulaire militaires, cette définition maritime n’est donc pas non plus à exclure.

Mais dans tous les cas, ce sont des lieux qui permettent aux hommes de se réunir, que ce soit dans le cas de la chambre ou de la cayenne.

 

II – LA CHAMBRE CHEZ LES COMPAGNONS BOULANGERS

Les plus anciens documents à notre disposition pour une analyse de qualité sont les règlements compagnonniques et les registres de punitions. Ces « témoins » du passé ont été mis en place lors des premières démarches de reconnaissance en 1840, les compagnons boulangers devant mettre en pratique certaines règles administratives en vigueur dans les différents compagnonnages du Devoir.
Ces documents rapporteurs du quotidien des compagnons boulangers sont les archives les plus fiables que nous puissions avoir, des témoignages qui ne peuvent être contestés et qui viennent souvent, à la surprise d’un grand nombre, contredire croyances, certitudes et convictions.
Nous allons découvrir ensemble quand et comment sont utilisés ces mots chambre et cayenne…et ouvrir une comptabilité laborieuse mais nécessaire.

1° Dans les règlements :

  • Saumur 1846 :

Art. 10 –Tout comp\ ou asp\ qui monteront en chambre le jour de l’assemblée sans avoir des bas et qui ne restera pas la tête découverte tout le temps de l’assemblée sera à l’amende d’une bouteille.

  • Tours 1847:

Art.18 – Tout compagnon ou aspirant qui sortiront de boutique sans en prévenir la société et surtout le rouleur payeront l’amende de deux francs, et la chambre pourra leur être interdite pendant un certain espace de temps.

  • Règlement daté du 1er septembre 1861 signé deB. Entraygues, Limousin Bon Courage: « Livre pour les réceptions d’aspirants »


Art 307
Chaque chambre devra posséder un jeu de couleurs complet pour servir aux R. °. d’aspirant et de compagnons.

2° Dans la littérature compagnonnique :

Arnaud, Libourne le Décidé, dans ses Mémoires d’un compagnon, 1859 :

« …Les compagnons de Blois, notre ville fondamentale, avec l’autorisation et le secours des autres chambres, qui sont sous sa juridiction, ont fait voyager à grands frais plusieurs compagnons à des époques différentes … »

3° Dans les registres de punitions :

Dans ces registres, les amendes, exclusions à terme ou à vie, et autres sanctions, sont dites prononcées par les chambres envers les compagnons fautifs.

Nous en avons rencontré de très nombreuses occurrences de 1840 à 1926, prononcées par les chambres (le mot est systématique) de : Toulouse (1840, 1843, 1852), Blois (de 1840 à 1926), d’Orléans (de 1841 à 1878), de La Rochelle (de 1841 à 1878), de Saumur (de 1841 à 1884), de Rochefort (de 1842 à 1885), de Marseille (1842, 1846), de Nîmes (de 1843 à 1852), de Tours (de 1844 à 1910), de Lyon (1844, 1847), de Toulon (1845, 1852, 1856), de Nantes (1845, 1852, 1881), de Paris (1852, 1855, 1887), de Troyes (1852, 1867), d’Angoulême (1859, 1873, 1901), de Dijon (1867), de Saint-Etienne (1873, 1894) et de Montpellier (1876).

Le relevé intégral en serait fastidieux. En voici seulement quelques exemples pour les premières et les dernières années, ainsi que pour certaines de 1846 (où figure « monter en chambre »), 1849, 1851 et 1867 (où trois chambres sont citées en même temps). Nous reviendrons plus loin sur le contenu des mentions de 1849 et 1851, où les mots « cayenne » et « chambre » sont employés dans le même texte.

15 juin 1840

Balat Antoine, Comtois le Décidé, exclu pour six mois et dix francs d’amende, par la chambre de Toulouse pour avoir provoqué plusieurs compagnons et voies de fait chez la Mère.

8 décembre 1840

Dauphiné Belle Rose du Devoir, exclu par la chambre de Blois à trois ans et 50 francs d’amende pour avoir fracturé la chambre.

13 mai 1841

Bergerac l’Ami du Tour de France, exclu à un an, par la chambre d’Orléans, pour avoir soulevé la porte de l’armoire pour prendre sa canne qui lui avait été serrée pour dettes.

8 juin 1846

Saintonge l’Ami du Devoir, exclu à un an et 25 francs d’amende, et privé de monter en chambre pendant six mois après sa punition, par la chambre de La Rochelle pour avoir volé chez son bourgeois.

Novembre 1849
Poitevin l’Alliance du Devoir, exclu à six mois et dix tours d’épreuves à faire subir dans la premiere cayenne où il se rendra, par la chambre de Rochefort, cette punition lui est appliquée pour des faits très graves.

 Avril 1851
Belon Raymond, Comtois l’Ami du Courage, exclu à six mois et à 20 francs d’amende par la chambre de Nîmes, pour inconduite envers la société, puis exclu à vie le 13 février 1852, par cette même cayenne pour avoir été commandé à plusieurs assemblées qu’il ne s’est pas rendu, et pour avoir regnier le compagnonnage et avoir dit à son bourgeois la manière que les réceptions se font, et qu’il n’est rien de la société.

 1867
Dorey Baptiste, Bourguignon l’Ami du Devoir, a été exclu pour vol à 10 ans par la chambre de Troyes, avait été mis en règle avant l’expiration de la peine par la chambre de Dijon, mais réexclu à vie par la chambre de Rochefort pour vol d’un jeu de couleurs, d’effets et pour diffamation envers la société.

 4 février 1904
Angoumois la Clef des Coeurs, condamné à 5 francs d’amende par la chambre de Blois, pour avoir cherché à empêcher de travailler un aspirant chez le compagnon Vendôme l’Ornement du Devoir.

17 mars 1910
Porcher, Tourangeau Coeur Joyeux, exclu par la chambre de Tours pour indélicatesse envers les compagnons et détournement envers la société.

 7 octobre 1926
Fournier, Champagne Marche à Terre, condamné à 100 francs d’amende par la chambre de Blois, pour avoir insulté dans la rue le père d’une façon tout à fait extravagante, de plus il lui est défendu de mettre les pieds chez la Mère tant qu’il n’aurait pas payé et qu’il aura exprimé de vive voix ses excuses au père et à la Mère.


III – LA CAYENNE CHEZ LES COMPAGNONS BOULANGERS

1° Dans les règlements En 1861, lorsque J.-B. Entraygues édite sa lithographie « Principes du Compagnonnage », il y désigne les villes ayant leur complète autonomie sous le terme de cayennes.

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2° Dans les registres de punitions : Dans ces registres, nous rencontrons le mot « cayenne » comme précédemment celui de « chambre », et dans le même sens, mais moins souvent. Là encore, nous ne donnons que quelques exemples, du premier relevé (1841) au dernier (1908), avec une mention intermédiaire (1849).

20 décembre 1841

Bordelais l’Aimable exclu à vie de la cayenne de Bordeaux pour s’être révolter avec les aspirants et divulgué des mots secrets.

Bordeaux, octobre 1849
Saintonge l’Exemple de la Sagesse, exclu à trois mois et à dix francs d’amende au profit de la caisse, pour avoir refusé de payer trois francs qu’il devait à la Mère ; pour avoir refusé de payer six mois d’assemblée qu’il devait ; pour avoir gardé sa carte plus d’un an et s’être refuseé de la déposer à la cayenne.

24 mars 1908
Barcina, Agenais le Fier Courageux, exclu à vie par la cayenne de Bordeaux pour détournement de fond au préjudice de la caisse des compagnons, 10 francs et à celle du tour de France 5 francs.

 

IV – ANALYSE DES OCCURRENCES

1° Fréquence d’emploi des mots par décennies d’après l’ensemble des documents étudiés.

                                 Chambre           Cayenne

1840/1849                       49                   8

1850/1859                       27                     2

1860/1869                      2                       1

1870/1879                       17                     3

1880/1889                       10                    5 (8 mais 3 utilisées dans la même punition 28/04/1886)

1890/1899                       1                    0

1900/1909                       2                     1

1910/1919                       1                    0

1920/1929                       1                      0

1840/1869                       78                   11                    87%

1870/1899                       28                     8                     77%

1900/1929                         4                     1                     80%

2° Observations

De 1840 à 1869, l’utilisation de “chambre” est d’une fréquence de 87%; “cayenne” de 13%

De 1870 à 1899, l’utilisation de “chambre” est d’une fréquence de 77%; “cayenne” de 23%

De 1900 à 1929, l’utilisation de “chambre” est d’une fréquence de 80%; “cayenne” de 20 %

“Chambre” fait donc bien partie du vocabulaire des compagnons boulangers, et cela de façon bien plus fréquente que le mot “cayenne”.

 

V – CHAMBRE ET CAYENNE EMPLOYÉS ENSEMBLE CHEZ LES COMPAGNONS BOULANGERS
Il me paraît des plus intéressant et opportun de présenter une autre série de documents où les deux dénominations, « chambre » et « cayenne », se côtoient.

1° Registre des punitions

1er septembre 1846 : Angoumois Bel Exemple exclu à trois mois et à 12 francs d’amende, par la chambre d’Angoulême, pour avoir pris la somme d’un franc pour payer ses assemblées. Manceau la Gaîté et Angoumois l’Exemple de la Sagesse, exclus par la cayenne d’Angoulême à six mois pour avoir volé la société de 15 francs.

2° Règlements et administration

  • Délégation de pouvoir le 7 février 1861 octroyée par Paris, ville administrative du tour de France, à Constant Boutin, Saumur Plein d’Honneur, où les deux mots se côtoient :

Nous Compagnons boulangers du Devoir de la Cayenne de Paris (…)

ces papiers consistent à donner connaissance de la constitution et de la copie dans chaque chambre […] chaque chambre est tenue de payer au délégué […] chaque chambre paiera au délégué […] faire le relevé de compte de chaque chambre […] nous prions nos cayennes de recevoir le délégué en toutes circonstances.


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Verso de la délégation de pouvoir le 7 février 1861 octroyée par Paris, ville administrative du tour de France à Constant Boutin, Saumur Plein d’Honneur, où les deux mots se côtoient.


– La constitution de 1861 :

« Actes de constitution de la Cayenne de La Rochelle
Administration centrale
Chambre de Paris, Cayenne directrice du tour de France.
À tous les CCC boulangers D.’., salut, salut, FFF.’. trois fois salut.
Constitution de la Chambre de La Rochelle, 6e Cayenne.


Nous CCC.’. boulangers du Devoir du tour de France, enfants de Maître Jacques, premier en ville, second en ville, rouleur, secrétaire et membres composant le conseil de là Chambre de Paris, Cayenne directrice, réunissant les attributions, droits et pouvoirs, octroyés par les articles cinq et suite du règlement général de la société, le 1er novembre 1861, certifions, vu, la demande formée par la Chambre de La Rochelle créé cayenne le saint jour de l’Assomption 1817, vu la reconnaissance des corps d’état; nous faisant rentrer dans la grande famille des devoirants du tour de F.’. approbation de la 6e Cayenne revêtu du timbre officiel de signe des F.’. Tourangeau l’aimable P.’.E.’.V.’., Manceau le laborieux S.’.E.’.V.’. et Manceau bel union R.’. tous les trois agissant au nom de la Chambre de La Rochelle, 6e Cayenne, le 4 mars de l’an du S.’. mille huit cent soixante une approbation arrivée au secrétariat de là Cayenne directrice. Le premier septembre mille huit cent soixante et un, apportée par le frère Saumur plein d’honneur, qui était délégué après la reconnaissance des corps d’état en notre faveur sur le tour de France.

En conséquence de l’autorité de l’administration centrale, les constitutions à ce nécessaire, joint à cette demande les noms des FFF.’. devant composer cette chambre

Tourangeau l’aimable P.’.E.’.V.’. ; Manceau le laborieux S.’.E.’.V.’. Manceau belle union R.’.


Vu, le règlement particulier que cette Chambre s’impose et dans lesquels nous n’avons trouvé rien de contraire au statut et règlement général du tour de France, vu la quittance constatant l’entier acquis pour l’obtention de ladite constitution, notre F.’. secrétaire entendu duquel rapport résulte la bonne composition personnelle des CCC.’. boulangers du D.’. qui composent cette Chambre, 6e Cayenne que la constitution leur est octroyée.


Nous CCC.’. boulangers du D.’. du tour de France, CCC.’. fini en place*, et, membres du conseil de l’administration centrale de là Chambre de Paris, Cayenne directrice, avons accordé et accordons à perpétuité par cette présente et aux bons FFF.’. et estimables pays, dénomme ci-dessus, et à leurs successeurs, régulièrement et légalement élus, le pouvoir de se constituer en chambre, sixième cayenne du tour de France, et d’y recevoir des compagnons et aspirants boulangers du D.’. du T.’.D.’.F.’.
Mandons et ordonnons, à tout C.’. boulangers du D :. actif ou ayant remercié, à toutes les Cayennes et Chambres de 2e ordre d’avoir à reconnaître la dite Chambre comme sixième cayenne régulièrement constituée par la puissance du D.’.
En foi de quoi, nous avons délivré les présentes constitutions dument signées, contre signées et timbrées du timbre officiel de l’administration centrale, Chambre de Paris, Cayenne directrice du tour de France.

Fait et donné en Chambre en assemblée générale à Paris, le premier septembre de l’An 1861.
Poitevin le soutien des compagnons P.’.E.’.V.’.
Manceau la belle prestance S.’.E.’.V.’.
Dauphiné le rapide R.’. »


Nous observons dans ces documents officiels de 1861, que “cayenne” a une place toute particulière. Elle ne remplace pas le mot “chambre”, mais qualifie la “chambre” de “cayenne”. L’utilisation du terme « chambre de 2e ordre », qualification destinée aux villes qui ne sont pas élevées au rang de cayenne, vient confirmer l’emploi du mot « chambre » à l’ensemble des villes du tour de France, cayenne ou pas.

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Document du 28 octobre 1876

Chambre de Sens, 23e Cayenne du Tour de France”

Dans un registre de punition, nous relevons également ceci au sujet d’une ville de 2e ordre :

24 novembre 1873
Cousseau Eugène, Vendéen l’Amour du Devoir, exclu à vie pour vol de confiance au préjudice de la chambre de la Roche-sur-Yon.

Cet écrit confirme qu’au 19e siècle et jusque durant l’entre-deux-guerres, la dénomination « chambre » est destinée à toutes les villes où les compagnons boulangers ont un siège (cayenne ou pas). Le mot « chambre » est lié à l’activité des compagnons présents dans une ville, c’est à la fois le lieu de réunion, d’où l’expression ”montée en chambre”, “mis hors de chambre”, et aussi, par extension, le groupement d’hommes qui s’y réunissent.

Nous observons pour le mot « cayenne » une très faible utilisation au cours du 19e siècle. Nous pouvons émettre l’hypothèse, en l’absence de preuve, que les compagnons boulangers ont utilisé dans un premier temps la dénomination de « chambre » pour qualifier l’ensemble de leurs villes, comme les blanchers-chamoiseurs, cloutiers, tourneurs, etc. de cette époque. Puis le mot “cayenne” s’est introduit. Ce terme était utilisé par les compagnons des trois corps de métier du rite de Soubise. Il est venu s’implanter progressivement, les pratiques de l’ancien corps des charpentiers ayant toujours créé une certaine attractivité dans les différents compagnonnages du Devoir.
Les compagnons maréchaux et les compagnons cordonniers du Devoir passeront du mot chambre à celui de cayenne pour définir leurs villes de Devoir. Les compagnons passant tailleurs de pierre, avant d’utiliser le mot cayenne, emploieront le mot chambre jusque vers 1914.

D’autres corporations comme les menuisiers et serruriers du Devoir et du Devoir de Liberté n’ont jamais utilisé le mot cayenne et ne l’utilisent toujours pas, ils ont des chambres. Il en est de même des compagnons charrons puis charrons-carrossier du Devoir.

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Document datant du 23 mars 1879

Chambre de Bordeaux, 4e Cayenne du Tour de France”

La cayenne est bien chez les compagnons boulangers le qualificatif d’une chambre élevée au rang de ville de Devoir (autonomie et pleins pouvoirs pour recevoir des compagnons).

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Règlements des CBDD de 1895.

Art 5: La Cayenne de Paris, par un vote émis au Congrès siègant à la Cayenne de Blois, les 26, 27, 28, 29 septembre 1895. A la majorité est maintenue Chambre administrative du Tour de France.

 

VI – QUAND LA “CAYENNE” VIENT REMPLACER LA “CHAMBRE” QUI DISPARAÎT

C’est par leur adhésion à l’AOCDD que les compagnons boulangers et pâtissiers vont abandonner progressivement le mot « chambre », et peut-être même sans s’en rendre compte (absence de décision de congrès).
En effet, la chambre, lieu de réunions compagnonniques, n’existe plus au sein de l’AOCDD, puisqu’il est mis à disposition des compagnons une pièce parmi les nombreuses chambres à coucher de ses grands sièges (Paris, Lyon, Nantes, Nîmes, etc.), une pièce pour conserver les archives de la société, mais qui est également dans la grande majorité des cas la chambre à coucher du ou des compagnons itinérants, ces compagnons étant d’une certaine façon les gardiens des archives.
Il est donc devenu difficile pour l’ensemble des compagnons et aspirants de qualifier “chambre” ce local de corporation, car par cette dénomination il leur est impossible de le différencier des chambres à coucher de tous les jeunes itinérants.
Le mot “cayenne” va donc seul être conservé, pour définir ce qu’était la “chambre” – la pièce où l’on se réunit- chez les compagnons boulangers avant leur adhésion à l’AOCDD, et le mot “chambre” va entièrement disparaître du vocabulaire compagnonnique. Seul vestige de ce passé : “l’entrée en chambre”, expression toujours d’actualité…
En revanche, la cayenne a subsisté dans toutes les villes du tour de France où les compagnons boulangers et pâtissiers du Devoir ont conservé une activité. Elle désigne la personne morale constituée de l’ensemble des compagnons aptes à décider des réceptions, sanctionner les fautifs, etc. On parlera donc de la cayenne de Tours, de Paris, de Bordeaux, etc. et s’y ajouteront les nouvelles de la seconde moitié du 20e siècle, comme celle Lausanne.

 

VII – ET CHEZ COMPAGNONS BOULANGERS PÂTISSIERS RESTÉS FIDÈLES AU DEVOIR ?

En leurs congrès de 2012 les compagnons boulangers pâtissiers RFAD ont décidé de clarifier la situation en attribuant le mot chambre aux villes de 2e ordre (dites villes administratives de 1946 à nos jours au sein de l’AOCDD), et le mot Cayenne aux villes de Devoir.
Par cette décision les compagnons boulangers pâtissiers restés fidèles au Devoir n’ont fait qu’entériner une pratique, un vocabulaire utilisé par leur compagnonnage aux 19e et 20e siècles, ce qui leur permet aujourd’hui de perpétuer fidèlement les pratiques compagnonniques établies, pierre par pierre, par leurs anciens, au fil des siècles écoulés.

Laurent Bourcier, Picard la Fidélité, C.P.R.F.A.D.

Commentaires concernant : "De chambre à Cayenne" (1)

  1. Encore un excellent article de Picard la Fidélité ! C’est par ce genre d’études, documentées, que notre connaissance générale des compagnonnages progressera.
    Ce qui est dit ici à propos de « chambre » et de « cayenne » vaut au demeurant pour de nombreuses autres sociétés compagnonniques. La seconde moitié du XXe siècle est de toutes les façons marquée par les glissements sémantiques et les confusions dans les vocables, symboles et usages compagnonniques. Car après avoir été initié au XIXe siècle par la fondation, en 1889, de l’Union compagnonnique des Devoirs Unis, ce phénomène s’amplifiera nettement suite à la fondation en 1941 de l’Association ouvrière des Compagnons du Devoir, qui, pour quantité de raisons, va chercher à unifier (et restreindre) les usages spécifiques des corporations. Et pour autre partie, il est également la conséquence de l’importance prise, depuis la publication du « Livre du Compagnonnage » de Perdiguier en 1839, par la littérature spécialisée dans la transmission de l’histoire compagnonnique — qu’il s’agisse, principalement, des ouvrages (trop) généraux sur « le » compagnonnage (singulier trompeur), ou des productions faites par des compagnons qui, justement, s’appuient sur ces ouvrages et finissent ainsi par légitimer les erreurs des auteurs « profanes ».

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